GRP Ultra Tour 160 2026 : analyse sportive - 177 km
Le Grand Raid des Pyrénées Ultra Tour 160 est une course qui ne se résume pas à une distance ou à un chrono. C’est un effort long, technique, montagneux, qui oblige à gérer l’intensité, l’alimentation, le sommeil, les douleurs, les descentes, les ravitaillements, les phases de doute et les variations d’énergie.
Après cette édition 2026, j’ai voulu analyser la course avec un regard plus froid, plus sportif, plus professionnel : qu’est-ce qui a bien fonctionné ? Qu’est-ce qui m’a coûté du temps ? Quelles sont les marges de progression pour performer davantage sur trail long et ultra ?
Cet article n’est donc pas seulement un récit de course. C’est une analyse de performance.
William Seychelles - Kinésithérapeute DE, coach course à pied et trail à Saumur et à distance
Spécialisé dans l’entraînement, la prévention des blessures et l’accompagnement des coureurs, du 10km à l’ultra-trail.
Les chiffres clés de la course
Course : GRP Ultra Tour 160 2026
Distance officielle : 177 km
Dénivelé positif : environ 10 500 à 11 100 m D+ selon les sources et la trace
Temps officiel : 33h11
Classement : 39e scratch
Vitesse moyenne globale : environ 5,33 km/h
Allure moyenne globale : environ 11’15/km, arrêts inclus
Sur une course de ce format, l’allure moyenne brute a peu de sens si elle est isolée. Elle dépend énormément du terrain, du dénivelé, de la technicité, de la nuit, des ravitaillements et de la gestion énergétique. En revanche, elle devient intéressante lorsqu’on découpe la course en grands blocs.
Une première moitié bien maîtrisée
Jusqu’à la première grande base de vie de Pierrefitte, km 78, la gestion a été très satisfaisante.
Sur cette première partie, la trace montre environ :
78 km en 12h39
Environ 5 279 m D+ et 5 579 m D-
Fréquence cardiaque moyenne : environ 144 bpm
Allure moyenne : environ 9’44/km
Cette première moitié confirme mon ressenti : le départ a été contrôlé, sans emballement excessif. Je n’ai pas cherché à “faire la course” trop tôt. L’objectif était de rester dans une intensité soutenable, de respecter les montées, de ne pas casser les quadriceps en descente, et de m’alimenter régulièrement.
C’est probablement l’un des points les plus positifs de ma course : je n’ai pas compromis mon ultra dans les premières heures.
Sur beaucoup d’ultras, l’erreur ne se voit pas immédiatement. On part quelques pourcents trop vite, on se sent bien, puis la facture arrive 10 ou 15 heures plus tard. Ici, l’analyse montre plutôt une première partie solide et cohérente.
Une alimentation bien tenue jusqu’au km 100
Jusqu’au 100e kilomètre, l’alimentation a été régulière, autour de 60 à 70 g de glucides par heure.
C’est un point important. Le problème de ma course n’a pas été une sous-alimentation dès le départ. Au contraire, la stratégie a plutôt bien fonctionné pendant les premières heures : apports réguliers, énergie relativement stable, pas de grosse dette précoce.
Mais à partir du km 100, changement complet : impossibilité progressive de m’alimenter correctement. La suite de la course s’est faite avec très peu d’apports, principalement quelques verres de Coca.
Et c’est là que l’analyse devient intéressante.
Le basculement après le km 100
Après le km 100, la course change de nature.
Le ressenti était clair : gros coup de fatigue à Estaing, impossibilité de manger, alternance de hauts et de bas psychologiques, impression de ne plus avancer dans le secteur du Néouvielle, puis regain dans les derniers kilomètres descendants.
La trace confirme cette bascule, notamment par la baisse importante de la fréquence cardiaque moyenne.
La baisse de fréquence cardiaque est très parlante.
Passer d’environ 144 bpm sur les 78 premiers kilomètres à environ 107 bpm sur la portion 115–148 km, puis 106 bpm sur la fin, ne signifie pas que l’effort devient plus facile. Cela signifie plutôt que le corps n’arrive plus à produire autant d’intensité.
En ultra, une fréquence cardiaque très basse en fin de course peut traduire plusieurs choses :
déficit énergétique ;
fatigue centrale ;
difficulté à s’alimenter ;
baisse de disponibilité glucidique ;
perte de lucidité ;
limitation musculaire ;
ralentissement imposé par le terrain ;
baisse de motivation par intermittence.
Dans mon cas, la cause principale semble assez claire : la rupture alimentaire après le km 100.
Le secteur Néouvielle : le point le plus coûteux
Le secteur qui m’a le plus marqué est celui du Néouvielle. Terrain technique, impression de ne pas avancer, énergie très basse, difficulté à rester efficace.
L’analyse confirme que c’est probablement là que le chrono s’est le plus dégradé.
Le bloc 150–160 km est le plus lent de toute la course : 2h46 pour 10 km, avec une fréquence cardiaque moyenne autour de 103 bpm.
C’est un élément essentiel : je n’étais pas en train de plafonner cardio-respiratoirement. Je n’étais pas “trop haut”. J’étais au contraire incapable de produire de l’intensité. C’est typique d’un organisme énergétiquement bridé.
Le terrain était évidemment difficile, mais le problème n’était pas seulement technique. Le vrai sujet était probablement : arriver dans un secteur technique avec trop peu d’énergie disponible.
C’est là que se situe l’une des plus grosses marges de progression.
Une fin de course pourtant positive
Malgré cette baisse importante de rendement, la fin montre un point très positif : j’ai pu recourir dans les 12 derniers kilomètres, principalement en descente, et finir en courant.
Les 7 derniers kilomètres sont réalisés en environ 47’55, soit autour de 6’51/km, avec près de 700 m de dénivelé négatif.
Après plus de 30 heures de course, c’est un indicateur intéressant. Cela signifie que je n’étais pas totalement détruit mécaniquement. Les quadriceps n’étaient pas complètement hors service, la foulée était encore disponible lorsque le terrain redevenait favorable, et le mental s’est réactivé avec l’approche de l’arrivée.
C’est un point fort important : la structure musculaire a globalement tenu.
Le fait de course : la puce défaillante
Un autre élément a perturbé la course : ma puce n’a pas fonctionné correctement. Au Col de Sencours, on m’annonce qu’elle n’a pas bipé depuis le départ.
À partir de là, il a fallu prévenir régulièrement les contrôleurs et le PC course pour être pointé manuellement.
Sportivement, ce n’est pas forcément ce qui coûte le plus en temps brut. Mais mentalement, c’est très perturbant. Sur un ultra, l’énergie mentale est une ressource. Perdre du calme, devoir se justifier, craindre que ses passages ne soient pas enregistrés, cela ajoute une charge cognitive inutile.
C’est un rappel important : sur ultra, la performance ne dépend pas seulement des jambes. Elle dépend aussi de la capacité à rester lucide et stable malgré les imprévus.
Points forts de cette course
1. Une première moitié très maîtrisée
La gestion jusqu’au km 78 est probablement le meilleur point de la course. Le départ est cohérent, l’intensité reste contrôlée, l’alimentation fonctionne, et je ne me mets pas dans le rouge prématurément.
2. Une vraie résistance musculaire
Malgré 177 km, plus de 10 000 m D+, une gêne à l’Achille droit dès le km 30, et une alimentation quasi impossible après le km 100, je termine encore capable de courir.
C’est un signe fort de robustesse.
3. Une capacité mentale à rester dans la course
Les phases de détresse ont été nombreuses, surtout après le km 100. Mais elles n’ont pas conduit à l’abandon, ni à une résignation complète. Il y a eu des hauts, des bas, puis un regain de volonté jusqu’à Tournaboup et dans la fin de course.
4. Une préparation courte mais efficace
L’inscription tardive imposait une préparation compacte. Il fallait aller à l’essentiel :
travail de dénivelé sur tapis incliné ;
sorties spécifiques montagne ;
Trail du Louron comme rappel intense ;
affûtage agressif ;
gestion fine de la récupération.
Ce n’était pas une préparation idéale en durée, mais elle a été cohérente.
5. Un niveau de base confirmé
Finir 39e scratch en 33h11 sur 177 km, avec une rupture alimentaire majeure après le km 100, montre que le niveau est solide et qu’il existe encore une marge importante.
Chaussures utilisées : 2 paires, début avec les Hoka Zinal 3 puis changement à la base de vie de Pierrefitte pour les La Sportiva Prodigio Pro 2.
Points faibles et axes de progression
1. La robustesse digestive après 10 à 15 heures
C’est le chantier prioritaire.
Tenir 60 à 70 g/h jusqu’au km 100 est très positif, mais l’objectif doit maintenant être de rendre l’alimentation possible sur toute la durée de course, y compris lorsque l’envie disparaît.
Il faudra travailler :
l’alternance sucré/salé ;
les textures ;
les aliments de secours ;
les apports liquides ;
les bouillons/soupes/purées ;
la tolérance digestive en fatigue ;
les stratégies anti-écœurement ;
le protocole minimal quand plus rien ne passe.
La question n’est pas seulement : “combien de glucides par heure ?”
La vraie question devient :
qu’est-ce que je peux encore absorber après 15, 20 ou 25 heures d’effort ?
2. L’efficacité sur terrain technique en fin de course
Le Néouvielle a mis en évidence une limite très spécifique : avancer vite sur terrain technique lorsque l’énergie est basse.
Il faudra travailler :
la marche rapide en terrain cassant ;
les descentes techniques en fatigue ;
la lucidité nocturne ;
les appuis en fin de sortie longue ;
les enchaînements montée/descente ;
la capacité à rester efficace sans intensité cardiaque élevée.
3. L’optimisation des bases de vie
Même si ce n’est pas le levier principal de cette course, il y a probablement des minutes faciles à gagner :
sacs mieux organisés ;
protocole d’entrée/sortie ;
liste d’actions ultra simple ;
alimentation prête ;
temps assis limité ;
rôle précis de l’assistance si elle est autorisée.
À ce niveau de classement, 10 à 20 minutes peuvent déjà compter.
4. Rehausser les qualités de vitesse pour 2027
Pour viser plus haut sur trail long ou ultra, il ne suffira pas d’être plus endurant. Il faudra aussi courir plus vite à intensité relative basse.
C’est l’objectif du prochain cycle : retravailler la vitesse, l’économie de course, l’allure moyenne, le seuil, la VO₂max, puis transférer ces qualités vers le trail long à partir du printemps 2027.
Quelle marge de progression ?
Avec cette course, je ne ressors pas avec l’impression d’avoir atteint un plafond.
Au contraire, le scénario montre une marge claire : malgré l’impossibilité de s’alimenter correctement après le km 100, je termine en 33h11 et 39e scratch.
Il est raisonnable de penser qu’avec une meilleure robustesse nutritionnelle et une fin de course moins subie, il y avait au moins 45 minutes à 1h15 à récupérer sur le secteur final, peut-être davantage sur l’ensemble km 100–160.
Cela ne veut pas dire que le chrono aurait automatiquement été inférieur à 32h. Mais cela montre que la marge n’est pas uniquement physique. Elle est surtout dans la continuité de production énergétique.
Ce que cette course m’apprend comme coureur et comme coach
Ce GRP confirme plusieurs choses.
D’abord, on peut réussir une préparation courte si elle est extrêmement ciblée. Mais cela demande de connaître ses qualités, ses limites, ses contraintes et de ne pas gaspiller d’énergie sur des séances inutiles.
Ensuite, la performance en ultra ne se joue pas seulement sur la capacité à encaisser du volume. Elle se joue sur la capacité à rester fonctionnel très longtemps :
fonctionnel digestivement ;
fonctionnel musculairement ;
fonctionnel mentalement ;
fonctionnel techniquement ;
fonctionnel dans les transitions.
Enfin, cette course rappelle que le chrono final ne raconte jamais tout. Derrière 33h11, il y a une très bonne première moitié, une rupture alimentaire, des imprévus, un gros passage à vide, mais aussi une capacité à continuer et à finir en courant.
Conclusion : une course réussie, mais pas un aboutissement
Ce GRP Ultra Tour 160 2026 restera une course très forte émotionnellement, mais aussi très riche sportivement.
177 km, 33h11, 39e scratch, avec une préparation courte et une alimentation très limitée après le km 100 : le résultat est satisfaisant, mais il ouvre surtout des perspectives.
Les points forts sont clairs :
gestion initiale ;
résistance musculaire ;
mental ;
capacité à finir ;
pertinence de la préparation spécifique.
Les axes de progression le sont tout autant :
nutrition après le km 100 ;
efficacité en terrain technique en fin de course ;
optimisation des ravitaillements ;
développement de la vitesse et du seuil pour élever le niveau de base.
La suite sera donc logique : récupérer, reconstruire de la vitesse avec le Marathon de La Rochelle, puis revenir vers le trail long et l’ultra en 2027 avec un moteur plus haut, une stratégie nutritionnelle plus robuste et une ambition sportive assumée.
Ce GRP n’est pas une fin.
C’est une base de travail.